L'Utile, société coopérative de consommation
et de production fromagère
Le 24 avril 1852, Jean-Baptiste Flageollet, fondateur des établissements
textiles du même nom à Zainvillers, Sapois et aux Graviers,
et Marie-Thérèse Lemaire, son épouse, achètent une ferme sise
à Vagney, au lieu-dit Le Village, appartenant à un couple de
meuniers, Nicolas Pierre Martin et Marie Anne Thomas.
Le 10 octobre 1855, Clarisse Antoinette Flageollet, l'une des
trois enfants du couple, hérite de la propriété. Aux alentours
de 1885, une maison de commerce, avec bâtiment annexe, écurie,
hangar, aisances et dépendances est construite par Madame Caroline
Marguerite Zeller et son époux Paul Joseph Eugène Zeller : le
bâtiment qui abritera l'Utile est né…
C'est le 17 novembre 1924 que cette maison est vendue par Madame
Zeller à la Société Coopérative l'Utile, représentée par messieurs
Clément, Moritz et Boulay, par devant Maître Georges Zimmermann,
notaire à Vagney, pour la somme de soixante dix huit mille francs,
prix de vente principal, payable en bonnes espèces d'or ou d'argent
ou en billets de la banque de France. Le solde de trente huit
mille francs en sera réglé le 19 mars 1925.
Ce que ne nous apprend pas l'acte de vente mais que nous expliqueront
Henri Mougel, ancien gérant, et son épouse Suzanne, c'est que
l'Utile occupait déjà le bâtiment en question depuis 1906. C'est
à cette date, très exactement le 6 avril 1906, que se constitue
une société coopérative de consommation et de production fromagère,
qui prend le nom de ''l'UTILE''. Le but de cet établissement
est, d'une part, d'installer une cave destinée à l'affinage
des fromages des sociétaires et d'expédier ces fromages aux
consommateurs. D'autre part, l'Utile s'engage à acheter en gros
pour vendre au détail aux associés, des produits alimentaires
pour le bétail (sons, coprah arachide), de l'outillage agricole,
des engrais, mais aussi des objets d'épicerie (café, chicorée,
huile, sucre), des vêtements de travail, des chaussures, du
vin et autres boissons, de qualité vraie et de poids sincère.
Les nouveaux actionnaires de cette société reçoivent tous un
livret individuel : sur une colonne est inscrit le nombre de
fromages de munster déposés et sur l'autre figurent les achats
effectués par le sociétaire. La mise à jour des livrets a lieu
le premier ou deuxième dimanche du mois, jour de réunion du
Conseil d'Administration.
A date fixe, les achats sont comptabilisés et une ristourne
proportionnelle aux résultats de l'année, qui perdure de nos
jours, est attribuée à chaque actionnaire. Le munster, fromage
né au VIIème siècle grâce au savoir-faire des moines de l'abbaye
du même nom (monastérium > monastère > Munster) permettait aux
paysans de conserver l'excédent de lait recueilli. C'est pour
faciliter la vente de leur production qu'au début du XXème siècle,
les cultivateurs de Vagney et ''des Hauts'' ont l'idée de s'associer
: les munsters sont stockés et affinés dans les caves de l'Utile
sur des balances en bois, retournés et frottés 2 fois par semaine
par des mains expertes et mouillées ( c'est un fromage à pâte
lavée ) durant 21 jours. Ils prennent alors une teinte allant
du rouge à l'orangé et lorsqu'ils sont à point, ils sont mis
en boîte, étiquetés et conditionnés en caissettes de 12 ou 48.
L'expédition fut toujours, d'après Monsieur Henri Mougel, un
moment clé du commerce des munsters : " Elle se faisait au départ
de la gare de Vagney, pour Paris, ou Lyon par le train de 15h.
C'était toujours dans l'urgence et un souci permanent pour le
gérant, car, par temps lourd, les munsters risquaient de couler
et par temps de bise, ils perdaient du poids ! Ceux qui partaient
sur Besançon étaient emballés dans du papier sulfurisé et mis
en caisses de 30kg ; ils étaient acheminés soit en camion soit
en train. Avant 1962, certains cultivateurs faisaient aussi
des ''Lorraine'' de 3kg, emballés dans de l'alu et conditionnés
par 3 dans des tonnelets avant d'être expédiés par le train
vers Marseille à destination de l'Algérie.
"Issus de fermes différentes, les munsters offraient des qualités
hétérogènes, nécessitant plusieurs appellations: on différenciait
l'Utile, fromage de 1er choix, puis la Moselotte, le chalet
du Lémont et le Haut du Roc. La coopérative s'illustra plusieurs
fois lors de concours agricoles et obtint notamment la médaille
d'or à Paris en 1907, la médaille d'argent à Epinal en 1913…
En 1907, une véranda est édifiée qui devient salle de café.
Un hangar est construit côté est. Une petite voiture à quatre
roues et un cheval sont achetés pour faciliter le ramassage
des fromages. En 1909, un contrat d'éclairage est passé avec
''l'Electricité de Saulxures''. Un hangar à vin est bâti en
1923 et les modifications s'enchaînent avec l'extension de la
cave à fromages et de la maison, la construction des cuves à
vin et l'achat du 1er camion automobile en 1931, un an après
l'installation du chauffage central. La dynamique société est
gérée depuis 1921 par le Bressaud, Ernest Mougel, les décisions
étant prises en accord avec le Conseil d'administration.
Pendant la deuxième guerre mondiale, les employés de l'Utile
sont mobilisés. Le jeune Henri Mougel, âgé de 14 ans, se voit
alors confier des tâches inhabituelles, par le gérant, son père.
Chargé de livrer de la marchandise aux cultivateurs de Lémont
et de ramener des fromages, il se lève à l'aube pour nourrir
le cheval, l'étriller et pour nettoyer l'écurie.
"Je me souviens de mon premier voyage. A l'époque, la route
n'était pas goudronnée, la voiture avait des roues à pneus pleins,
il fallait marcher à côté du cheval qui, d'ailleurs, connaissait
le trajet par cœur. J'avais 8 fermes à visiter, et bien, j'ai
bu 8 canons, mais je n'ai jamais plus recommencé ! En 1940,
mon père a été mobilisé à son tour. Il fallait bien assurer
les livraisons. Il restait à l'Utile une petite camionnette
qui n'avait pas été réquisitionnée mais la clé de contact était
introuvable. Finalement j'ai poussé le démarreur avec une clé
à sardines, et le moteur a tourné ! J'ai conduit sans permis
jusqu'à l'âge de 19 ans où j'ai pu le passer avec dérogation,
guerre oblige."
Lors des combats de la libération, les caves d'affinage sont
transformées en dortoirs pour les religieuses, les voisins et
les blessés. La coopérative, très impliquée socialement, verse
des primes de naissance, octroie des indemnités aux prisonniers
de guerre, multiplie les dons envers les religieuses garde-malades…Le
magasin échappe au pillage grâce à l'investissement de Germaine,
l'épouse d'Ernest, fidèle à son poste comme le lui avait recommandé
le maire et président du Conseil d'Administration de l'Utile,
Louis Boulay. L'Utile était alors le magasin incontournable
de la classe paysanne et ouvrière, non pas celui de la bourgeoisie
aisée de Vagney…
Après la guerre, les hangars ayant subi les bombardements sont
reconstruits et Henri Mougel, connu plus familièrement sous
le nom de Riri, devient gérant. Avec son épouse Suzanne, il
assure la bonne marche de l'Utile. Servir un client de la coopérative
voinraude tient quasiment du marathon... Suzanne se remémore
avec le sourire cette vie intense au magasin, où le vin, l'huile
et la moutarde même, étaient servis à la pompe, dans des contenants
consignés. Les habitantes venaient acheter, dans leur petit
sac en tissu pesant 100g, (attention , n'oubliez pas d'enlever
la tare, répétaient-elles inlassablement) du blé, du maïs, des
sons ou des graines mélangées pour leur élevage familial. Il
fallait passer du magasin aux réserves puis aux hangars pour
servir le foin, la paille, le pétrole, les engrais et l'arséniate
pour traiter les pommes de terre, descendre à la cave pour choisir
un munster pas trop fait mais à point ( Envoyez Thésou nous
le choisir, elle sait, elle…). Sans compter le temps passé par
les hommes à laver à la main les linges utilisés dans les caisses
de fromage ! Et le café, ah, le café, les anciens s'en souviennent
encore : "Après guerre, le café vert arrivait directement du
Havre. On le torréfiait au dessus d'un feu de bois, et on le
tournait manuellement. Ce moment était attendu par les Voinrauds
et dès que la bonne odeur se répandait dans le village, les
clients arrivaient ! Et le dimanche, jour de repos, et bien,
il fallait courir de plus belle car bien que le magasin soit
fermé, les gens des Hauts qui descendaient à la messe en profitaient
pour passer à la ''coop'' Ils venaient faire quelques courses.
Pour eux c'était plus tranquille; mais moi qui était seule avec
mon bébé sur les bras, il fallait que je courre du magasin à
la cave ou au hangar où je devais escalader les camionnettes
et ''tôlées'' qui encombraient l'espace !"
La conscience professionnelle des employés n'avait d'égale
que leur honnêteté poussée à l'extrême (le gérant interdisait
d'accepter des cadeaux des représentants) L' esprit coopératif
était réellement pris au pied de la lettre : les finances de
la coopérative, c'était un peu les leurs et il ne fallait rien
gâcher ! Dès 1956, l'Utile se modernise. La salle de café est
démolie pour faire place à un corps de bâtiment attenant à l'ancien.
Car, face à la concurrence croissante du marché des munsters
de laiteries, la coopérative doit évoluer. Elle réussit son
adaptation à une demande de plus en plus issue de la classe
ouvrière : à Vagney, c'est encore la belle époque du textile
et du granit. La gamme des produits d'épicerie et de mercerie
s'ouvre largement et on trouve à l'Utile à peu près tout ce
qui est indispensable à un ménage moyen de l'époque, de la paire
de sabots à l'indispensable blouse d'écolier et au litre de
vin Vagnolet (nom inventé par Thésou, une employée, à partir
des mots Vagney et Guignolet)… L'Utile fidélise sa clientèle
grâce aux tournées dans les fermes isolées, effectuées une fois
par mois avec le camion et sur commande (déposée souvent le
jour de la foire). Il y a aussi les tournées hebdomadaires faites
avec les ''tôlées'' et les livraisons rapides, faites à la demande
avec la petite camionnette. En 1967, un bâtiment neuf est construit
à l'est et le magasin de détail est agrandi : le premier libre-service
de Vagney est né ! En 1972, la surface de vente s'agrandit encore
et passe de 160 m2 à 260, avant d'atteindre les 500 m2 en 1977.
Juin 1984, une page de l'histoire du bâtiment de la rue Robert
Claudel (appelée autrefois rue de la coopérative ou rue de Sapois)
se tourne : le groupement de coopérateurs subsiste mais le magasin
est transféré au lieu dit '' Grands Champs'' sous l'enseigne
''Super U''. Le bâtiment d'origine, quant à lui, devient une
jardinerie qui reste affiliée à la coopérative l'Utile. En 2000,
la maison mère est vendue à la famille Amet-Maurice qui y installe
d'abord un commerce de fournitures spécifiques aux graniteries,
orienté aujourd'hui vers la vente de poêles à granulés bois.
C'est donc avec le siècle nouveau que s'écrit la dernière ligne
de cette belle histoire, histoire d'un commerce chaleureux,
dynamique et généreux, issu de la volonté de quelques cultivateurs
qui avaient misé bien avant l'heure sur le partage des intérêts
et des compétences.
Une histoire voinraude, une histoire avec un cœur et une âme,
qui n'écrit pas le mot fin mais qui, fidèle à son esprit et
à sa volonté d'évoluer avec les besoins de la population, se
perpétue, dans un autre lieu…
Sources : Documents de la coopérative l'Utile, collection Mougel,
collection particulière
Enquête : Danièle Perrin Avril 2011