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Une maison... Une histoire : le domaine de la Prairie des Prés

L’endroit est charmant et porte un nom bucolique à souhait : la Prairie des Prés. On y parvient comme en une fin des terres, en remontant le cours d' un canal issu d’une prise d’eau sur le Bouchot, le canal de la Boissellerie. Ce canal fut autrefois la source première d’alimentation en énergie d’une boissellerie, de deux scieries et d’un moulin. A l’issue du chemin, LA MAISON, à l’architecture inchangée depuis sa construction, est détentrice d’une mémoire jalousement préservée par les filles du dernier boisselier. Ces héritières inspirées ont construit chacune leur propre résidence, posée en sentinelle un peu en aval de la demeure familiale, comme pour mieux veiller sur elle. Le lieu est véritablement ‘’habité’’, il y flotte comme un sentiment très fort, indéfinissable, dû à l’entente qui règne au sein de cette famille restée soudée autour d’un héritage en partage mais non démembré.
Si on ignore à ce jour la date exacte de la construction de la maison qui nous occupe, très certainement fin 18ème siècle, la consultation des actes notariés fait apparaître en 1814 la vente du bâtiment appartenant à un certain Jean-Joseph FRANCOIS, conclue avec un dénommé Jean APTEL. L’héritière de ce dernier va procéder à son tour en 1862 à la cession de la maison à François Joseph ALBERT, marchand de bois d’une part et référencé sur la liste des membres de l’Association Féculière d’Epinal en 1865, d’autre part. La première féculerie française fut créée en Alsace en 1811 et vers 1860, plus de 250 féculeries furent recensées dans les Vosges. Cette propagation rapide de cette industrie dans notre région s’explique par la simplicité des installations (râpe, pompe, tonneaux, tamis), la présence de nombreux cours d’eau utilisés comme force motrice mais aussi pour le lavage de la fécule. Qui plus est, l’acidité et la pureté de l’eau procuraient aux fécules vosgiennes un aspect brillant inégalable, ce qui leur permit d’obtenir la médaille d’or aux expositions universelles de 1867, 1878 et 1900 et de devenir la référence française. Les applications de la fécule furent nombreuses, de leur utilisation en pharmacie à des débouchés multiples dans les industries régionales telles celle du textile, de la papeterie, de la brasserie et de l’alimentation.
Revenons à la maison DEFRANOUX : le canal de la Boissellerie passe encore de nos jours sous un tunnel de 25m attenant à la maison. La voûte présente trois cheminées disposées à intervalles réguliers, par lesquelles les pommes de terre étaient versées dans le canal pour être lavées dans un fort courant avant d’être râpées puis broyées. Le lait de fécule obtenu était débarrassé de son eau par essorage et séchage. L’outillage n’est malheureusement pas parvenu jusqu’à nous. Il nous reste, outre cette voûte spectaculaire tapissée de stalactites, la transmission orale et les documents d’archives. En 1876, Clarisse FLAGEOLLET, épouse de Jules Gustave ZELLER et Anastasie FLAGEOLLET veuve EPAILLY, les deux filles de Jean-Baptiste FLAGEOLLET, fondateur du tissage de Zainvillers, achètent la propriété de la Prairie des Prés pour y pratiquer le traitement des déchets de coton.
En 1896, Anastasie EPAILLY et Gustave ZELLER "cèdent à titre de bail à Monsieur Moïse BLOCH et fils une propriété composée en particulier d’un bâtiment servant actuellement de lavage, cardage et dégraissage de déchets de coton". Une carte postale datée de 1905 montre le bâtiment, sous l’appellation blanchisserie. C’est en 1929 qu’Antoine Henri DEFRANOUX achète la propriété à Jacques ZELLER et crée une boissellerie.
Le dénombrement de 1931 fait apparaître le nom d’Henri DEFRANOUX, patron, d’Alphonse JOUFFROY, son beau-père, boisselier et d’un ouvrier, Raymond FRESSE, boisselier et pensionnaire. Les épouses, pourtant très actives à la fabrique (elles procédaient à la finition des boîtes), étaient recensées sans profession.
Monsieur Roland GEGOUT fut apprenti à la boissellerie en 1950. Comme la fabrique tournait au ralenti durant l’été, cela lui permettait de venir en aide à ses parents, à la ferme familiale.
Il a accepté de faire revivre pour Vagney Infos quelques moments forts vécus à cette époque : "C’est Henri qui a acheté le matériel. A l’époque, la boissellerie tournait avec une énorme roue en bois qui entrainait poulies et courroies pour actionner les machines. Plus tard, ce fut une turbine. Une dynamo permettait de fournir de l’électricité. Lorsqu’il fallait réparer les auges de la roue, on coupait l’eau du canal et on s’éclairait avec une lampe au carbure. Le trou devant la roue était impressionnant et je n’en menais pas large. En période d’étiage c’était un moteur diesel qui entrainait le manège. L’engin était diabolique. Un jour que j’aidais le père DEFRANOUX à lancer le décompresseur, voilà la manivelle qui se décroche et me frappe violemment à la tête. La sécurité est une invention moderne. On travaillait manuellement. Le bois arrivait en grumes, on le coupait au passe-partout. Pour débiter des grosses rondelles, on avait une mécanique américaine qui datait de la guerre de 14.
On faisait des tronces un peu plus longues que la longueur d’une boîte. Puis, une fois par semaine, un mètre cube de blocs étaient cuits durant 4 ou 5 heures. On les ressortait par 5 ou 6 avec un crochet à deux dents et on commençait à trancher, il fallait trancher chaud pour que çà coupe mieux. Puis, les planchettes étaient mises à sécher dans le hangar, qui était une baraque Adrian datant de la guerre. On les rangeait comme un jeu de cartes en éventail. Venait ensuite la taille du fond, avec une machine qui découpait comme un compas. Alors là, on différenciait deux sortes de boîtes, les légères en épicéa ou bien en pin veymouth et les lourdes en pin veymouth également ou en peuplier ou bouleau. Les lourdes avaient des fonds d’1 cm d’épaisseur et surtout, il fallait qu’elles restent humides pour conserver les munsters. Enfin, c’est ce qu’on nous disait car les fromages étaient vendus au poids, dans leur boîte… Pour le tour ou pliure, on prenait de l’épicéa de première qualité, sans nœud. C’était un gros copeau, tranché par un énorme rabot mécanique : à la fin, il ne fallait pas laisser les doigts ! Ensuite, il fallait casser le fil du bois en retournant la pliure par la force, côté lisse à l’extérieur.
Venait ensuite l’opération de montage des boîtes. C’est Marie Jouffroy, la femme d’Henri qui faisait ça. Avec l’agrafeuse à pédale, elle joignait les deux bouts de la pliure. Puis, elle forçait le fond avec un marteau spécial et fixait le tour au fond avec une autre agrafeuse. Mais avant, elle faisait ça avec des petites pointes et la place de ses doigts était empreinte dans le manche du petit marteau. L’opération était répétée pour le couvercle, il restait à coller l’étiquette : on fournissait les fromagers locaux comme l’Utile, la maison Claude, Rochesson, Rémy-Rudler, Renz d’Alsace et même une fromagerie de Haute Saône pour qui on préparait 2400 boîtes d’un coup dans des grosses caisses..Comme les cultivateurs avaient des moules à fromage de tailles différentes, on faisait par exemple 300 boîtes de 15, 500 de 16 ou de 17,5. Mes souvenirs de ces deux années passées à la boissellerie restent très vivants."

En 1962, Henri DEFRANOUX fait don de la boissellerie à son fils René. Ce dernier poursuit le travail de son père, en modernisant certaines machines, comme la découpeuse de fonds à scie cloche, qui permet d’en faire plusieurs à la fois, ou la targeuse qui débite les pliures. Pascale et Laurence se souviennent de conditions de travail difficiles pour leurs parents qui partaient chercher les commandes à mobylette jusqu’en Haute Saône.
"On a vu maman pleurer plus d’une fois, quand on avait une commande de 3000 boites pour la fin de la semaine. Il fallait assurer ; alors, nous les 4 filles, on n’hésitait pas, on mettait la main à la pâte et on collait les étiquettes le jeudi. La récompense suprême était la permission obtenue de regarder la Piste aux Etoiles le mercredi suivant ! En sortant de l’école, on s’installait près de maman à l’agrafage et on lui récitait nos leçons. En hiver, on allait casser la glace pour que la turbine tourne et le plus dur était de tremper les fonds de boîte dans l’eau glacée. Mais on était très unis !"
René Defranoux et son épouse poursuivront leur activité jusqu’en 1987, date à laquelle ils prendront leur retraite. Désormais, les fromages sont conditionnés dans des boîtes en carton, la boissellerie ARNOULD a elle aussi cessé sa fabrication. En 2008, les filles de René DEFRANOUX et d’Yvonne héritent de la boissellerie et décident de donner une nouvelle vie à la maison : sans la dénaturer, elles réussissent la gageure de la transformer en trois gites de qualité. Même le bâtiment de la chaufferie renait, et quelle résurrection : pour remplacer l’ancienne chaudière où le bois était cuit, une piscine couverte fait le bonheur des heureux hôtes ! Comme en des thermes romains, un spa a trouvé place dans le tunnel. Pour parfaire cette restauration exemplaire et essentiellement familiale, le respect de l’environnement a présidé aux travaux. Les eaux de pluie récupérées passent en surpresseur, puis dans un filtre avant d’être utilisées dans les toilettes. Le chauffage se fait par aérothermie et le tri sélectif est de rigueur auprès des touristes. Cerise sur le gâteau, un petit atelier a été réaménagé par l’une des filles, pour perpétuer la tradition familiale de travail du bois.
Pascale reconduit les gestes du boisselier en fabricant des boîtes décoratives et en créant des jouets en bois attrayants. La tradition est sauve, le patrimoine demeure puisque seul le vieux hangar qui abritait les chevaux de la garnison américaine cantonnée à cet endroit a disparu du paysage. Les héritières respectueuses et motivées projettent de remettre en lumière l’outillage originel de leur grand-père et celui de leur père en un musée familial, pour ajouter un autre atout à cette maison chaleureuse : le partage !

Gîtes du domaine de la Prairie des Prés


Sources  : Photographies et documents de la famille Defranoux,
La revue Généalogie Lorraine n° 136
Dénombrement de 1931, archives communales ADV 486-0
Fécule et féculeries des Vosges (J.Guilgot)
Pages généalogiques de Stéphane Louis
Enquête : Danièle PERRIN - Octobre 2010


La maison, vers 1900, est une blanchisserie


René Defranoux, sa mère et ses grands-parents maternels


Le chargement se termine


René Defranoux au travail


Les blocs brûlants sont découpés en planchettes


Les pliures sont redressées à la douleur


Yvonne Defranoux à l'agrafage


A la place de l'ancienne chaudière, une piscine


Un spa au bout du tunnel sur le canal

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