Une maison, une histoire : la maison Chaudron
S'il est une maison dans Vagney qui a connu plusieurs vies,
c'est bien la maison Chaudron, actuelle pizzéria ''Tout Feu
tout Pizz''.
La date de la construction n'a pu être identifiée mais un acte
de vente révèle que le 4 novembre 1871, Monsieur Charles Sébastien
Roussel, propriétaire à Vagney, vend la maison à Monsieur Jean
Pierre Quirin, voiturier de son état et à son épouse, pour la
somme de dix neuf mille francs. (en 1868, le kilo de pain vaut
0,55F à Paris)
En 1901, après le décès de son époux, madame veuve Quirin renonce
à la donation de l'usufruit de la succession de ce dernier au
profit de ses trois enfants. C'est Marie Alice Quirin qui hérite
de la maison en question.
Marie Alice Quirin va certainement signer avec le département
un bail de location (nous n'avons pas ce document en notre possession)
pour le casernement de la brigade de Vagney car une photographie
de Pierre Pétin datée, montre la maison le 14 juillet 1906 et
nous révèle qu'elle est le siège de la gendarmerie nationale.
Deux des gendarmes y figurent dans la tenue d'été, en pantalon
de coutil blanc. Tous quatre portent une tunique en drap bleu.
Les galons sont placés en chevron sur l'avant-manche de la tunique.
Le képi remplace le célèbre bicorne depuis 1904. Les gendarmes
posent fièrement aux côtés de leurs épouses et de leurs enfants
qui portent ''l'habit du dimanche''.
A l'époque, les missions principales de nos gendarmes sur le
terrain relèvent de la surveillance des étrangers, des colporteurs,
du traitement de délits liés aux vols et au comportement violent
d'individus en état d'ivresse. Ils veillent aussi au respect
de l'application des arrêtés du maire concernant par exemple
les autorisations d'ouverture tardive des cabarets lors de la
fête patronale qui durait cinq jours. Ils interviennent fréquemment
en cas de divagation des chiens. L'agent affecté au poste est
chargé de la surveillance du violon ou cellule de dégrisement.
La gendarmerie voinraude en comporte deux, une pour les femmes
et une pour les hommes, les portes en sont encore visibles.
Il est probable que dès 1907, la gendarmerie quitte la maison
Chaudron car un bail (Edpt 496/1_J_1) est signé le 30 décembre
1906 entre le département et la commune de Vagney à propos du
casernement de la brigade de Vagney dans une maison communale
sise sur la route N° 36 de Gondrecourt à Oderen, à proximité
des lieux où les gendarmes doivent plus particulièrement exercer
leur surveillance (actuelle maison devant laquelle fut abattu
le lieutenant Harris). Mais ceci est une autre histoire.
Revenons à la destinée de la maison qui nous occupe.
Veuve d'Edmond Méline, divorcée de Louis Auguste Claudel, elle
vend ce bien le 30 juillet 1920, pour la somme de dix huit mille
francs (en 1920, le kilo de pain coûte 1,02F). à Jean-Baptiste
Lucien Marceau Chaudron et à son épouse Marie Pierrat.
Dans l'acte de vente, la propriété est ainsi décrite : une
maison d'habitation située au village, cour, fontaine, aisances
et dépendances entre des aisances communales au levant, les
enfants Maître au midi, le ruisseau du Noufaing à l'ouest, la
route de Gérardmer au nord…(Archives privées)
Marceau Chaudron, qui a laissé à ses héritiers une correspondance
de guerre abondante, entre dans le premier conflit mondial le
8 août 1914 : Nous allons commencer la bataille et serons
peut-être en Allemagne demain… Affecté au 158ème Régiment
d'Infanterie, il va connaître l'enfer des tranchées d'Artois
où il sera gravement blessé à la tête, tandis que son frère
aîné perdra la vie en 1915 dans les tranchées d'Uffoltzt. Quant
à Marie, l'épouse de Marceau Chaudron, elle assume seule les
durs travaux de la ferme située sur les hauteurs de Crémanvillers
et s'occupe de leurs deux filles, Marceline, malade, qui décèdera
sans revoir son père, et Renée dont on reparlera plus tard.
Les revenus du couple ne peuvent leur permettre un achat tel
que la maison Quirin mais une heureuse opportunité s'offre au
couple : l'ancêtre de la Loterie Nationale, le Loto, est créé
en France dans les années 1920, par des blessés de la Grande
Guerre, en faveur des Gueules cassées et des invalides de guerre.
Marceau tente sa chance et gagne, ce qui lui permet l'achat
de la maison.
Dès 1920, Marceau Chaudron loue un fond de commerce à la coopérative
rochenate ''La Fraternelle'', qui regroupe les ouvriers des
usines Paul Gérard de Rochesson.
Avec Marie, ils vont tenir cette coopérative ouvrière, qui s'appelle
elle aussi La Fraternelle, jusqu'en 1936. Les ouvriers y trouvent
tout ce dont ils ont besoin, du litre d'huile, au bleu de travail,
aux caoutchoucs (chaussures basses imperméables que l'on enfilait
sur les pantoufles), aux ustensiles de ménage et à la mercerie.
Les achats sont consignés dans un livret nominatif et le client
paie chaque quinzaine, lorsqu'il reçoit salaire et acompte.
Contrairement à la Fraternelle de Rochesson, celle de Vagney
n'effectue pas de tournée. C'est la maison mère qui fait les
achats groupés et approvisionne le magasin voinraud.
Dès 6h, la Fraternelle ouvre ses portes aux ouvriers qui partent
au travail et s'y arrêtent pour acheter leur litre de rouge
tiré au tonneau. Au cours de la journée se succèdent les ménagères
qui viennent acheter au coup par coup ce qu'il faut pour subvenir
aux besoins quotidiens. De nombreuses denrées sont vendues au
détail, les céréales à la pelle. Chacun apporte son contenant,
son litre pour l'huile ou le pétrole, livré au magasin en bidons
de 50 litres, qui alimente encore les lampes. L'odeur persistante
de ce dernier se mêle à celles du café et des denrées alimentaires…
Vers 1925, une pompe à essence à cadran est mise en service
: l'entre-deux-guerres est l'âge d'or de l'automobile pour les
catégories sociales les plus aisées, peu de monde en vérité
à Vagney, exceptés les industriels, les commerçants aisés et
les professions libérales.
En 1936, Renée Chaudron et son époux André Clémence succèdent
à Marceau et à Marie, à la gérance de la Fraternelle.
Le second conflit mondial éclate et, comme ses concurrents,
la Fraternelle connaît des difficultés d'approvisionnement.
Le gouvernement met en place des tickets alimentaires et non
alimentaires, qui s'échangent parfois, tabac contre sucre, ou
se vendent au marché noir. A Vagney, les habitants ont presque
toujours un potager et quelques lapins ou poules et ne souffriront
pas trop de la faim. A la Fraternelle, il faut faire face à
la pénurie : ainsi, le vin 11°, le plus couramment vendu, fait
défaut. On se débrouille et en mélangeant moitié pour moitié
du 10° et du 12°, le problème est résolu !
A l'époque, la poliomyélite fait des ravages (4500 cas relevés
en France entre 1940 et 1950) et le fils de Renée et André est
touché : la Wehrmacht fait apposer sur la porte de la Fraternelle
un panneau en interdisant l'accès aux militaires allemands.
C'est enfin la libération, la vie reprend doucement son cours
mais en décembre 1947, Vagney subit une grave inondation. Le
Bouchot en crue charrie d'énormes embâcles, particulièrement
des vestiges de ponts détruits durant le récent conflit. Il
sort de son lit et s'approprie la route de Gérardmer, toute
proche. L'eau envahit l'arrière de la maison Chaudron mais épargne
le magasin.
L'essence manque encore et les petits-fils de Marceau se souviennent
des expéditions à Gerbépal, pour aller chercher les pommes de
terre pour la Fraternelle. Elles se font dans un véhicule équipé
d'un gazogène et il faut s'arrêter souvent pour le recharger
en bois.
Les deux garçons n'hésitent pas à faire des livraisons aux
clients de la Fraternelle à l'aide d'une petite remorque. Leur
course favorite a lieu lors de la fête patronale, en septembre,
lorsqu'il s'agit d'aller livrer des produits alimentaires aux
forains installés sur la place. C'est la maison Ducret-Parmentelat
qui a toutes leurs faveurs car les petits livreurs reçoivent
en salaire… des tours de manège !
En 1957, date à laquelle les difficultés dues à la crise textile
et à la guerre d'Algérie s'amplifient, la Fraternelle ferme
ses portes.
Le 23 octobre 1957, Marceau Chaudron, toujours propriétaire,
loue à l'Union des Coopérateurs de Lorraine le fond de commerce
et une partie de l'immeuble... La société restera présente jusqu'en
1983.
En mars 1984, le magasin devient une parfumerie avec l'arrivée
de Madame Souty, qui cédera le fonds en 1987 à Madame Althoffer
qui elle même le vendra à Madame Millet en 1995.
En 1999, un nouveau changement de destinée s'opère avec le
partage du fonds entre Monsieur Martin, prothésiste dentaire
et Melle Claude, agent d'assurance.qui s'établissent dans la
maison Chaudron jusqu'en 2003.
Quelques transformations plus tard, en 2004, c'est Sébastien
Munger qui achète le fonds et ouvre une pizzéria, Tout Feu
tout pizz…
Plus qu'une histoire de bâtiment, l'histoire de la maison Chaudron
est significative de la vie de notre commune et de ses habitants.
Elle a résisté aux deux conflits mondiaux, a survécu à la crise
du textile et a su composer avec l'évolution économique de notre
région et les nouveaux besoins de la population. La maison Chaudron
est une maison évolutive…
Sources : Archives départementales Edpt496/1_M_5,
1_J_1, 2_J_1, Archives de la famille Chaudron/ Clémence, photo
Pierre Pétin, Une époque révolue de François Lambert. Enquête
: Danièle Perrin-Octobre 2011