vagney
Mon village


Le 14 juillet 1906, les gendarmes posent devant le bâtiment


Route de Gérardmer


On devine sur cette carte postale de 1931 l'appellation Société coopérative de consommation La Fraternelle


1944, ticket de pain délivré par la mairie


Marceau Chaudron revient de guerre


Décembre 1947, Clémence photographie la route inondée en face de la Fraternelle, devant le presbytère


1944, danger de contagion
Entrée pour les militaires de la Wehrmacht sévèrement interdit


Tout Feu Tout Pizz s'est agrandi d'une terrasse couverte

Une maison, une histoire : la maison Chaudron

S'il est une maison dans Vagney qui a connu plusieurs vies, c'est bien la maison Chaudron, actuelle pizzéria ''Tout Feu tout Pizz''.

La date de la construction n'a pu être identifiée mais un acte de vente révèle que le 4 novembre 1871, Monsieur Charles Sébastien Roussel, propriétaire à Vagney, vend la maison à Monsieur Jean Pierre Quirin, voiturier de son état et à son épouse, pour la somme de dix neuf mille francs. (en 1868, le kilo de pain vaut 0,55F à Paris)
En 1901, après le décès de son époux, madame veuve Quirin renonce à la donation de l'usufruit de la succession de ce dernier au profit de ses trois enfants. C'est Marie Alice Quirin qui hérite de la maison en question.

Marie Alice Quirin va certainement signer avec le département un bail de location (nous n'avons pas ce document en notre possession) pour le casernement de la brigade de Vagney car une photographie de Pierre Pétin datée, montre la maison le 14 juillet 1906 et nous révèle qu'elle est le siège de la gendarmerie nationale. Deux des gendarmes y figurent dans la tenue d'été, en pantalon de coutil blanc. Tous quatre portent une tunique en drap bleu. Les galons sont placés en chevron sur l'avant-manche de la tunique. Le képi remplace le célèbre bicorne depuis 1904. Les gendarmes posent fièrement aux côtés de leurs épouses et de leurs enfants qui portent ''l'habit du dimanche''.

A l'époque, les missions principales de nos gendarmes sur le terrain relèvent de la surveillance des étrangers, des colporteurs, du traitement de délits liés aux vols et au comportement violent d'individus en état d'ivresse. Ils veillent aussi au respect de l'application des arrêtés du maire concernant par exemple les autorisations d'ouverture tardive des cabarets lors de la fête patronale qui durait cinq jours. Ils interviennent fréquemment en cas de divagation des chiens. L'agent affecté au poste est chargé de la surveillance du violon ou cellule de dégrisement. La gendarmerie voinraude en comporte deux, une pour les femmes et une pour les hommes, les portes en sont encore visibles. Il est probable que dès 1907, la gendarmerie quitte la maison Chaudron car un bail (Edpt 496/1_J_1) est signé le 30 décembre 1906 entre le département et la commune de Vagney à propos du casernement de la brigade de Vagney dans une maison communale sise sur la route N° 36 de Gondrecourt à Oderen, à proximité des lieux où les gendarmes doivent plus particulièrement exercer leur surveillance (actuelle maison devant laquelle fut abattu le lieutenant Harris). Mais ceci est une autre histoire.

Revenons à la destinée de la maison qui nous occupe.
Veuve d'Edmond Méline, divorcée de Louis Auguste Claudel, elle vend ce bien le 30 juillet 1920, pour la somme de dix huit mille francs (en 1920, le kilo de pain coûte 1,02F). à Jean-Baptiste Lucien Marceau Chaudron et à son épouse Marie Pierrat.
Dans l'acte de vente, la propriété est ainsi décrite : une maison d'habitation située au village, cour, fontaine, aisances et dépendances entre des aisances communales au levant, les enfants Maître au midi, le ruisseau du Noufaing à l'ouest, la route de Gérardmer au nord…(Archives privées)

Marceau Chaudron, qui a laissé à ses héritiers une correspondance de guerre abondante, entre dans le premier conflit mondial le 8 août 1914 : Nous allons commencer la bataille et serons peut-être en Allemagne demain… Affecté au 158ème Régiment d'Infanterie, il va connaître l'enfer des tranchées d'Artois où il sera gravement blessé à la tête, tandis que son frère aîné perdra la vie en 1915 dans les tranchées d'Uffoltzt. Quant à Marie, l'épouse de Marceau Chaudron, elle assume seule les durs travaux de la ferme située sur les hauteurs de Crémanvillers et s'occupe de leurs deux filles, Marceline, malade, qui décèdera sans revoir son père, et Renée dont on reparlera plus tard.

Les revenus du couple ne peuvent leur permettre un achat tel que la maison Quirin mais une heureuse opportunité s'offre au couple : l'ancêtre de la Loterie Nationale, le Loto, est créé en France dans les années 1920, par des blessés de la Grande Guerre, en faveur des Gueules cassées et des invalides de guerre. Marceau tente sa chance et gagne, ce qui lui permet l'achat de la maison.

Dès 1920, Marceau Chaudron loue un fond de commerce à la coopérative rochenate ''La Fraternelle'', qui regroupe les ouvriers des usines Paul Gérard de Rochesson.
Avec Marie, ils vont tenir cette coopérative ouvrière, qui s'appelle elle aussi La Fraternelle, jusqu'en 1936. Les ouvriers y trouvent tout ce dont ils ont besoin, du litre d'huile, au bleu de travail, aux caoutchoucs (chaussures basses imperméables que l'on enfilait sur les pantoufles), aux ustensiles de ménage et à la mercerie. Les achats sont consignés dans un livret nominatif et le client paie chaque quinzaine, lorsqu'il reçoit salaire et acompte. Contrairement à la Fraternelle de Rochesson, celle de Vagney n'effectue pas de tournée. C'est la maison mère qui fait les achats groupés et approvisionne le magasin voinraud.

Dès 6h, la Fraternelle ouvre ses portes aux ouvriers qui partent au travail et s'y arrêtent pour acheter leur litre de rouge tiré au tonneau. Au cours de la journée se succèdent les ménagères qui viennent acheter au coup par coup ce qu'il faut pour subvenir aux besoins quotidiens. De nombreuses denrées sont vendues au détail, les céréales à la pelle. Chacun apporte son contenant, son litre pour l'huile ou le pétrole, livré au magasin en bidons de 50 litres, qui alimente encore les lampes. L'odeur persistante de ce dernier se mêle à celles du café et des denrées alimentaires…

Vers 1925, une pompe à essence à cadran est mise en service : l'entre-deux-guerres est l'âge d'or de l'automobile pour les catégories sociales les plus aisées, peu de monde en vérité à Vagney, exceptés les industriels, les commerçants aisés et les professions libérales.

En 1936, Renée Chaudron et son époux André Clémence succèdent à Marceau et à Marie, à la gérance de la Fraternelle.
Le second conflit mondial éclate et, comme ses concurrents, la Fraternelle connaît des difficultés d'approvisionnement. Le gouvernement met en place des tickets alimentaires et non alimentaires, qui s'échangent parfois, tabac contre sucre, ou se vendent au marché noir. A Vagney, les habitants ont presque toujours un potager et quelques lapins ou poules et ne souffriront pas trop de la faim. A la Fraternelle, il faut faire face à la pénurie : ainsi, le vin 11°, le plus couramment vendu, fait défaut. On se débrouille et en mélangeant moitié pour moitié du 10° et du 12°, le problème est résolu !

A l'époque, la poliomyélite fait des ravages (4500 cas relevés en France entre 1940 et 1950) et le fils de Renée et André est touché : la Wehrmacht fait apposer sur la porte de la Fraternelle un panneau en interdisant l'accès aux militaires allemands.

C'est enfin la libération, la vie reprend doucement son cours mais en décembre 1947, Vagney subit une grave inondation. Le Bouchot en crue charrie d'énormes embâcles, particulièrement des vestiges de ponts détruits durant le récent conflit. Il sort de son lit et s'approprie la route de Gérardmer, toute proche. L'eau envahit l'arrière de la maison Chaudron mais épargne le magasin.
L'essence manque encore et les petits-fils de Marceau se souviennent des expéditions à Gerbépal, pour aller chercher les pommes de terre pour la Fraternelle. Elles se font dans un véhicule équipé d'un gazogène et il faut s'arrêter souvent pour le recharger en bois.

Les deux garçons n'hésitent pas à faire des livraisons aux clients de la Fraternelle à l'aide d'une petite remorque. Leur course favorite a lieu lors de la fête patronale, en septembre, lorsqu'il s'agit d'aller livrer des produits alimentaires aux forains installés sur la place. C'est la maison Ducret-Parmentelat qui a toutes leurs faveurs car les petits livreurs reçoivent en salaire… des tours de manège !

En 1957, date à laquelle les difficultés dues à la crise textile et à la guerre d'Algérie s'amplifient, la Fraternelle ferme ses portes.
Le 23 octobre 1957, Marceau Chaudron, toujours propriétaire, loue à l'Union des Coopérateurs de Lorraine le fond de commerce et une partie de l'immeuble... La société restera présente jusqu'en 1983.
En mars 1984, le magasin devient une parfumerie avec l'arrivée de Madame Souty, qui cédera le fonds en 1987 à Madame Althoffer qui elle même le vendra à Madame Millet en 1995.

En 1999, un nouveau changement de destinée s'opère avec le partage du fonds entre Monsieur Martin, prothésiste dentaire et Melle Claude, agent d'assurance.qui s'établissent dans la maison Chaudron jusqu'en 2003.

Quelques transformations plus tard, en 2004, c'est Sébastien Munger qui achète le fonds et ouvre une pizzéria, Tout Feu tout pizz…

Plus qu'une histoire de bâtiment, l'histoire de la maison Chaudron est significative de la vie de notre commune et de ses habitants. Elle a résisté aux deux conflits mondiaux, a survécu à la crise du textile et a su composer avec l'évolution économique de notre région et les nouveaux besoins de la population. La maison Chaudron est une maison évolutive…

Sources : Archives départementales Edpt496/1_M_5, 1_J_1, 2_J_1, Archives de la famille Chaudron/ Clémence, photo Pierre Pétin, Une époque révolue de François Lambert. Enquête : Danièle Perrin-Octobre 2011

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